Meshuggah - Nothing

Il y a bientôt 18 ans sortait Nothing, œuvre à l’influence indéniable sur la scène metal. Ayant notamment participé au développement du djent, il a influencé une multitude de groupes ayant émergé récemment. Seulement, cet album a une particularité : il en existe deux versions. Comme pour chaque oeuvre ayant deux interprétations ou plus, il y a débat sur laquelle est la meilleure, mais la réponse est plus complexe qu'on pourrait le penser. A la veille de sa majorité, je vais donc revenir sur l'histoire de Nothing, parce que le contexte de ces deux sorties et l’aura qu’elles ont acquis méritent tous les deux qu’on se penche dessus avec attention.

Une histoire de timing

Il y a un quart de siècle, Meshuggah commençait à se faire remarquer dans la scène underground grâce à Destroy Erase Improve : le disque amenait des soli typés jazz dans un metal extrême mélangeant groove, death et polyrythmes. Sorti en 1995, cet album peut être qualifié d'avant-gardiste pour les genres qui s’y côtoient tout en formant un ensemble cohérent et terriblement efficace. Trois ans plus tard, le quintet suédois poursuit sa lancée avec Chaosphere, mettant le groove plus en avant que sur le disque précédent. Le disque remporte le même succès - à son échelle - que Destroy Erase Improve, bien aidé par les performances live du groupe.

Après plusieurs tournées et un processus de composition prenant un peu plus de temps que d’habitude, Meshuggah retourne en studio en 2002 mais seulement à quatre, Gustaf Hielm étant parti en 2001. C’est donc Fredrik Thordendal qui enregistrera la basse sur ce qui deviendra Nothing. A ce moment là, Fredrik et Mårten Hagström jouent encore sur des guitares 7 cordes sous-accordées et ne sont pas totalement satisfaits de leur son pour cet album. Le groupe enregistre Nothing pendant plus d’un mois, mais les processus de mixage et mastering sont accélérés (respectivement deux jours et un jour) suite à la décision d’aller jouer à l’Ozzfest fin Mai. Finalement, l’album sort le 06 Août 2002, mais le degré de satisfaction du groupe quant à la qualité de leur œuvre reste une question en suspens.

Après l'EP qualitatif mais inextricable de 21 minutes I en 2004, Meshuggah sort en 2005 un album concept, Catch 33. Le groupe abandonne les soli (à l’exception d’une occasion) mais leur musique demeure alambiquée, à l’image du nom de l’album, référence au Catch 22. Le mixage est beaucoup plus propre, notamment grâce aux guitares 8 cordes Ibanez que Fredrik et Mårten ont reçu, et au logiciel Drumkit From Hell ayant servi à faire toutes les pistes de batterie de l’album. Ce son de guitare, compressé, sec, avec le palm-mute qui caractérise les suédois depuis 1998, est celui qu’ils recherchaient. Tellement que Fredrik va décider de "refaire" Nothing en réenregistrant toutes les guitares. Il va aussi remixer et remastériser l'album avec quelques autres changements détaillés plus bas. A la fin la version réenregistrée, qui sort le 31 Octobre 2006 avec un DVD bonus, est très différente de l’originale.

Rien

Quelque soit la version dont on parle, Nothing va laisser son empreinte sur la scène metal, et ce pour plusieurs raisons. Commençons par l’artwork conçu par le batteur du groupe Tomas Haake : le visage au centre de la pochette est inquiété par quelque chose. Dans le même temps cette face est aspirée, comme vers un trou noir. Vers le néant. Vers...rien. Ce visage, c’est vous quand vous écoutez l’album.

Il faut dire que le 1er morceau (Stengah) commence par un riff asymétrique, lourd, et si lent ! Car si dans la majorité des 55 minutes de l’album le tempo est moyen (environ 130 BPM), Meshuggah va se faire un plaisir d’espacer les notes pour nous faire ressentir tout leur poids. Ce qui laisse le temps à Haake de poser un groove à l’efficacité redoutable, notamment sur le refrain, désarticulé mais terriblement accrocheur. Après tout, on ne change pas une équipe qui gagne : il est impossible de ne pas hocher la tête sur un morceau de Meshuggah (même si on peut parfois s’y perdre).

Le morceau suivant, Rational Gaze, est aujourd’hui devenu un des classique du groupe avec Bleed et Demiurge. L’intro, alternant aléatoirement deux notes, fait résonner les cordes à vide pour exploiter toute la puissance qu’elles dégagent. Le couplet quant à lui est un modèle en matière de rythmique et de secouage de nuque. Le solo est tordu, tortueux, étriqué, comme le seront les autres de l’album. Plus tard, Closed Eye Visuals se remarque en plaçant au milieu du titre une partie clean à deux guitares, où le groupe créé une ambiance sérieusement angoissante. Glints Collide et Organic Shadows quant à eux poussent la recherche du groove plutôt loin, notamment sur le riff d’intro du second.

Le septième morceau, Straws Pulled At Random, fait belle part aux bends qui ponctuent sa première moitié. La seconde introduit quelque chose d’assez rare chez Meshuggah : une progression mélodique. Avec un passage au caractère positif et un solo qui l’est tout autant, les suédois proposent un vrai moment de décompression pour notre squelette, une allégresse temporaire au milieu d’un abîme sonore. Surtout que derrière son outro de vingt secondes à vide surgit violemment Spasm, le morceau accordé le plus bas de Nothing. Spasm c’est surtout cette guitare lead en fond, que l’on peut négliger tant la section rythmique est lourde, sourde. Mais c’est bien elle qui envahit notre esprit, rampante, inquiétante, sournoise. Elle est présente tout le long du morceau (hormis lors du solo de batterie à la caisse claire) et ne quitte jamais vos oreilles, ne vous laissant pas la faveur de vous reposer loin d’elle.

La piste arrivant après Spasm, Nebulous, démarre véritablement à partir de son second tiers. Ce dernier alterne deux grooves surpuissants, prompts à forcer un mouvement automatique de votre nuque. Le solo de Fredrik Thordendal au-dessus accentue cette sensation, comme s’il nous intimait d’headbanger. Mais le dernier tiers du morceau est pour moi un summum du poids du son de Meshuggah. Lors de la première écoute, vous ferez la même tête que celle de l’album pour une bonne raison : leur djent va être assaisonné à la sauce doom. Dès lors c’est une sortie spatiale dans laquelle vous serez projeté.e, et pas une agréable. Ce sera plutôt celle faisant suite à une dépressurisation brusque et soudaine. Le morceau vous envoie dans le néant stellaire avec sa basse assourdissante et ses notes qui durent des heures. Nebulous vous laisse en miettes cryogénisées, votre mémoire s’effaçant avec le fade-out du morceau.

Le morceau final, l’instrumental Obsidian, est énigmatique : la mélodie, soutenue par des effets de guitare ambiants, semble errer au milieu de nulle part. Le seul changement de décor est les variations des effets cités auparavant, jusqu'à ce qu’un réveil brutal ne survienne. Je vous laisse trouver votre interprétation quant à l’endroit où il se produit. L’album se finit là-dessus : des coups intenses, douloureux, qui n’en finissent pas de pleuvoir dans vos oreilles. La dissonance des accords donne à ce morceau final un aspect presque plus terrifiant que la lourdeur absolue de chaque note jouée.

Les paroles n’ont pas encore été abordées car quand on écoute Meshuggah, ce ne sont pas elles qui marquent. Pas les premières fois en tout cas : on essaye surtout de comprendre ce qu’il se passe avec ces guitares et cette batterie infernales. Mais elles valent le coup que vous y jetiez un oeil, car les vers de Haake (à part sur Nebulous où c’est Hagström qui écrit) sont à l’image de la musique du groupe. Sur la plupart des pistes, il questionne notre rapport à la réalité, évoquant plusieurs cas où celle-ci se voit déformée. Cette réalité altérée se ressent d’ailleurs dans la composition, certaines boucles rythmiques bouclant trop tôt ou au contraire trop tard, comme si l’univers “glitchait”. Et puisqu’on est avec Meshuggah, ces transformations ne sont pas positives : chaque morceau les aborde par leur côté le plus sombre (drogue, épilepsie entre autre), le batteur prenant soin de décrire les symptômes de ces altérations. Le personnage principal de chaque chanson décrit ou subit des phénomènes tels qu’on pourrait croire qu’il a l’expression de la pochette. Je vous conseille de prendre un peu de temps pour lire les paroles de Nothing, la plume des auteurs étant agréable à lire.

Deux versions, deux températures

Si j’ai pu vous décrire les chansons pour les deux versions, elles provoqueront par contre un ressenti radicalement différent suivant celle que vous écoutez. Revenons d'abord sur la première différence visible entre ces deux éditions. Ils sont semblables mais presque opposés : l'édition originale de 2002 présente un orange torride alors que celle de 2006 est dans un ton bleu glacial. Cette dernière possède aussi un bandeau noir sur son contour, où se trouvent des déclinaisons en plusieurs langues de la signification de Nothing, à savoir "Rien". La police de la nouvelle pochette de Nothing est plus austère, perdant ses arrondis au profit d'angles taillés.

Meshuggah_Nothing_2002

Ces différences, surtout le changement de couleur, représentent visuellement celles du mixage de l'album : la version originale a un son chaud alors que la version la plus récente est au-delà de glaciale, polaire. Elle est inhospitalière, mais le mot qui convient le mieux à la version remastérisée est clinique. De nombreuses subtilités ont été effacées : par exemple des effets des guitares sont supprimés sur Obsidian et Stengah. Le son des guitares, qui a été ré-enregistré, est plus compressé. Il devient presque mécanique, machinal et ne peut définitivement pas être qualifié d'organique. Si c'est bien Fredrik qui joue, on pourrait croire que les partitions sont jouées par un logiciel tant la synchronisation des notes est mécanique, parfaite. Au final, rien ne dépasse, aucune aspérité n'est à déplorer, seul la violence froide de la (des ?) réalité décrite est retransmise en direct dans cette version. L'autre changement sonore notable est celui de la batterie de Tomas Haake : elle est mise en avant sur le mixage original mais se retrouve au même niveau que les autres instruments sur le mixage de 2006. Certaines cymbales ont aussi été retravaillées.

Meshuggah_Nothing_2006

En dehors du son, second changement que l'on remarque, Meshuggah a changé radicalement les deux derniers morceaux, Nebulous et Obsidian. Le premier a été digitalement ralenti pour l'édition remasterisée de Nothing et passe de 6’33'' à 7'06''. La description faite plus haut du morceau n'en devient que plus vraie, la lourdeur écrasant plus longtemps la victime de ce morceau. La partie "doom" se retrouve sublimée, chaque note jouée vous envoyant plus loin que la précédente. Obsidian quant à lui voit sa longueur presque doubler. Cela laisse le temps à la mélodie malaisante de s’insérer plus profondément dans notre inconscient. On laisse aussi le temps au riff destructeur qui suit de vous briser la nuque en plus de morceaux, car sur cette édition le dernier morceau de Nothing ne finit pas en fade out mais s’arrête subitement, comme si on avait atteint la limite physique du disque.

Comparée à sa réédition, la version de 2002 est moins “propre” : on entend toutes les nuances des guitares qui ont été effacées dans la version suivante. On peut ressentir le grain de la distorsion, la texture des cordes grattées et les dissonances volontaires des 7 cordes. La batterie a une présence indéniable, et la moindre ghost note de Haake peut être entendue sur cette édition. Les cymbales sont un peu trop en avant sur l’ensemble du mix cependant. La basse est plus facile à discerner par moment (notamment sur Nebulous et Obsidian), mais ce qu’on entend est le bruit du vide de l’univers, indifférent à la vie humaine, prêt à lui ôter toute vie si celle-ci ose l’explorer sans prudence. Ce mixage un peu plus brut comparé à celui de la version ultérieure vous donnera l’impression d’être au studio avec le groupe en train de répéter.

Tous ces éléments réunis font que le Nothing original semble plus humain, plus proche de nous que la version quasiment robotique qui l’a remplacé. Les chansons ont toujours cette même envie de nous écraser le faciès à coups de cordes à vide, de nous enfoncer au fond des abysses, mais elles ont l’air plus chaleureuses, accueillantes que la version de 2006.

Au(di)teurs

Laissé face à ces deux versions, le public s’est comme retrouvé face à Tomb Raider et son reboot. Une oeuvre originale ayant marqué ceux ayant pu l’essayer, et sa version “rajeunie”, faite avec une technologie plus récente permettant au créateur un résultat plus propre. Y a-t-il besoin d’avoir un débat sur quelle version est la meilleure ? Non. Par contre, on peut se demander pourquoi l’auditeur préférera l’une à l’autre et regarder les intentions des auteurs face à cette préférence.

Après avoir navigué sur les océans du net, le Nothing de 2002 semble avoir le vote du public. La plupart du temps, le son de l’original plaît plus que celui de 2006. Le mixage brut semble plus adéquat pour frapper les tympans de l’heureux masochiste qui tente le voyage. La brutalité des guitares, la puissance des cymbales, la saleté de la distorsion, du gras accroché aux cordes plaisent aux amateurs de Meshuggah. A l’inverse, c’est aussi la propreté de l’édition remastérisée qui rebute une partie des auditeurs, certaines critiques trouvant l’agressivité des 8-cordes trop atténuée. Malgré tout, le Nothing de 2006 a quelques aficionados dont je fais partie. Je vais donc expliquer non pas pourquoi cette version est la meilleure - cela n’a pas trop lieu d’être dans un domaine aussi subjectif que l’art - mais pourquoi c’est celle que je préfère.

Cette préférence s’explique notamment par le fait que j’ai découvert la dernière version en premier. Par la suite, l’originale m’a semblé être une demo très bien produite par comparaison. Non pas que je trouve cette version de Nothing sous-produite (même si les délais imposés ont surement un peu joué), mais le son plus brut et les guitares plus féroces la rendent plus “artisanale” d’un certaine manière. De mon point de vue même si l'édition remastérisée a un son plus lisse, les compositions et leur atmosphère dégagent un aura tout aussi extraterrestre et ne perdent en rien de leur agressivité.

L’autre point qui me fait favoriser l’édition finale est l’intention derrière les 10 chansons gravées : c’est sur celle-ci que le “rien” transparaît le plus. Le seul élément humain décelable sur le Nothing de 2006 est la voix de Jens Kidman. La batterie est si carrée qu’on peut se demander si l’enregistrement original a été remplacé par les samples du Drumkit From Hell utilisé sur Catch Thirtythree. Le ton des 8 cordes est robotique, leur son mécanique et les solos ont l’air d’avoir été composés par une intelligence artificielle. Et cette absence d’humanité, qui se ressent moins sur la version de 2002, est ce qui se rapproche le plus du “néant” du titre de l’album. C’est comme si les différents titres vous contemplaient de haut, comme si leur créateur avait dépassé son humanité. La volonté derrière Nothing est en partie ce qui fait ce que j’adore cet album : repousser l’erreur humaine et ses émotions (qui transparaissent brièvement sur Straws Pulled At Random), questionner voire renier la réalité. "Reality" est prononcé huit fois en neuf chansons, pendant que la vérité, le contrôle et les déformations reviennent plusieurs fois. Que la démarche soit poussée aussi loin, tant dans le fond que la forme, est fascinant.

Il appartient à chacun de se forger son opinion sur ces deux albums qui n’en sont qu’un seul, simplement passé sous un objectif différent. Selon vos affinités vous finirez sûrement par avoir une préférence. Peut-être serez vous partagés, appréciant de façon égale les deux facettes. Mais quelque soit l’édition, à la fin, vous serez invariablement collés sur votre assise. Je vous laisse le choix ci-dessous de prendre :

  • la pilule orangée :
  • ou la pilule bleue :
Meshuggah_Nothing_2006
Meshuggah
"Nothing"
meshuggah