La Prise : Genesis - Dreaming While You Sleep

Culpabilité.

Au milieu d'albums anodins se trouvent parfois des chansons à la qualité indéniable, trésors sous-marins dont les oreilles attentionnées entendent l'appel. En d'autres occasions, ces perles sont des singles perdus au fond de l'immense océan musical, lâchées discrètement par des artistes inconnus du grand public. Tout comme nos Passages surlignent des instants impactant d'un titre, cette chronique veut faire remonter à la surface ces morceaux à côté desquels on serait passé. Et nous savons que la Prise du jour sera bonne.

Genesis. Formation née quintette, devenue quatuor et enfin trio, elle a été un des plus gros succès musicaux des années 80, sans oublier ce qu'elle a fait dans les années 70. La qualité de ce qui est sorti dans les années 90 est sujet à débat, le groupe étant passé du prog à la pop dans les eighties, même si cette dernière était influencée par le premier. Parfois décriée, la période pop de Genesis recèle des trésors derrière les singles les plus radio-friendly qui ont pu crisper les fans de la première heure. J'avais déjà évoqué le superbe Tonight, Tonight, Tonight dans un passage, c'est désormais Dreaming While You Sleep qu'il m'incombe de vous présenter.

Sorti en 1991 dans l'album We Can't Dance, le titre se trouve au milieu de l'album, derrière un titre éponyme cristallisant tous les reproches des fans du Genesis prog et un Never The Time bien faiblard. Et l'intro de Dreaming While You Sleep ne rassure pas forcément. La chanson débute par les pads de batterie caractéristiques de Genesis, rapidement accompagnés par les synthés de Tony Banks, nous plongeant dans une ambiance nocturne plutôt détendue, qui pourrait figurer dans la B.O. du Fugitif ou d'une série américaine de l'époque. Si la spatialisation du son est impressionnante, le morceau peut paraître trop pop, presque convenu.

Le chant de Phil Collins vient se poser par-dessus l'atmosphère et nous conte à la première personne l'histoire d'un conducteur somnolent ayant par mégarde, ou inattention, percuté une femme au milieu de la nuit. Le ton, bien que montant parfois en hauteur, reste très détaché de ce qu'implique ce genre d'accident. Les paroles "Dreaming While You Sleep" sont chantées avec un calme collant à l'atmosphère du morceau mais à l'opposé de celle de la situation dépeinte. Les synthés sont toujours aussi posés, presque joyeux.

Dans le second couplet, le vocaliste nous apprend qu'il a fui l'accident. Les "Dreaming While You Sleep" restent sereins. Le titre opère alors un virage surprenant : alors que les pads continuent sur leur lancée, les synthés basculent vers un ton triste, empreint d'une lourdeur terrible, suivis par la guitare de Rutherford.

Arrive alors le refrain, avec un break de batterie à la In The Air Tonight, servant un point de bascule pour un changement d'ambiance brusque. Derrière la surpuissante gated reverb snare, les paroles de Rutherford nous font comprendre à quel point cet accident dont le protagoniste est responsable le hante. Le passage est douloureux, la déclamation viscérale de Phil faisant efficacement passer les regrets du protagoniste à l’auditeur, bien aidé par les émouvantes pistes d’ambient en fond. Alors qu'il implore à sa victime de se réveiller, le titre retourne au calme et nous joue un étrange moment de flottement avant le troisième couplet, forçant sur la tranquille atmosphère, l'écart entre les deux sections étant réellement perturbant.

On revient à cette ambiance nocturne bien trop apaisée pour la situation, le troisième couplet dévoilant la vie et les questions du personnage après l'événement. Mais lorsque les "Dreaming While You Sleep" reviennent, la voix de Phil se fait de plus en plus énervée, angoissée, torturée, le poids de ses secrets accentuant progressivement ses tourments.

Lorsqu'après un pré-refrain faisant basculer la tension, le refrain principal revient à grands renforts de batterie détonante, c'est pour abattre avec encore plus de puissance la lourdeur des émotions du protagoniste sur nos épaules. Le chant de Phil Collins est plus intense que la première fois, la peine qu'il exprime prenant aux tripes. Sa victime est peut-être passée de l'autre côté, mais c'est bien lui qui s'est retrouvé en enfer, le sien. On peut comprendre les pistes d'ambient en fond comme ses voix intérieures, rongeant au fur et à mesure l'état de son mental. La chanson se termine avec le refrain bouclant à l'infini, l'impuissance du "héros" face à ses démons rendant son chant de plus en plus douloureux.

L'artiste de vaporwave Américain Chris††† ne s'y est pas trompé sur No End, en samplant le second refrain. Le titre boucle et répète ce sample ralenti pendant presque dix minutes, nous laissant entrevoir les songes du protagoniste, ses regrets revenant sans cesse.

Dreaming While You Sleep fait partie de ces titres qui restent en tête, et pas seulement pour son refrain aussi somptueux que déchirant. Ses paroles sont promptes à lancer des débats sur la question de la culpabilité et des sanctions allant de paire avec elle. Les réponses face à la situation énoncée dans le titre varient selon les personnes : le protagoniste aurait-il dû se livrer aux autorités compétentes ? Vivrait-il mieux sa culpabilité en l'avouant ? Son infernal tourbillonnement interne est-il en soi une punition suffisante ? Tant de questions auxquelles Genesis ne répondra pas, préférant vous laisser y réfléchir par vous-même (et l'article est déjà suffisamment long).

Toujours est-il que ce titre est un petit bijou plutôt bien caché au milieu de la période la plus décriée de Genesis, ne pouvant laisser indifférent à sa musique et ses paroles passionnantes. Et dire qu'il est planqué entre un Never A Time mièvre et un Tell Me Why niais au possible...Sa découverte ne peut qu'en être plus impressionnante !

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Genesis
"We Can't Dance"