Bruit ≤ - "On a toujours adoré ce challenge d'essayer de faire le mur de son le plus fat possible"

Début avril 2021, nous découvrions avec extase le premier album de Bruit ≤, The Machine Is Burning And Know Everyone know It Could Happen Again. Une œuvre puissante, touchante, réfléchie, qui allie en son sein post-rock, ambient et néo-classique avec une incroyable justesse dans le mix des influences, surtout pour un premier effort. Le groupe Toulousain a conquis instantanément la rédaction de Soundbather, nous amenant à écrire une chronique que vous pouvez retrouver ici.
Face à un album si riche, impossible de ne pas avoir quelques questions ! Nous nous sommes donc entretenu avec leur guitariste, Théophile Antolinos, afin de revenir sur la sortie de l'album, leur processus créatif ainsi que les nouveaux objectifs de la formation.

Bruit ≤ c'est un labo de son

Soundbather : Bonjour Théophile, tu es l'un des fondateurs de Bruit ≤ avec Clément Libes. Tu es guitariste, et aussi crédité aux Tape Loops... Tu as d'autres cordes à ton arc ou j'ai tout cité ?

Théophile : Non tu as tout dit, en fait Bruit ≤ c'est un labo de son, donc on a tendance à tester des trucs, même parfois essayer des instruments qu'on ne maîtrise pas vraiment. Par exemple sur l'album, on a pas mal de pistes acoustiques qu'on a jouées nous-même, mais aussi d'autres qu'on a fait jouer à d'autres musiciens. Donc ça arrive qu'on touche à d'autres choses, mais en gros c'est ça.
Celui qui touche vraiment à tout c'est Clément, puisque c'est aussi celui qui fait les arrangements de cordes en plus de jouer du violon et de la basse.

S : L'album est maintenant sorti depuis deux mois, vous avez été inondés de retours. Comment avez-vous vécu la sortie du disque, comment le percevez-vous à l'heure actuelle, enrichis de ces retours ?

T : C'est hyper encourageant ! On ne savait pas trop quoi penser nous-même de l'album car on a eu le nez dans le guidon, cela mis beaucoup de temps. Le tout premier morceau qu'on a fini devait apparaitre sur notre EP Monolith, donc il a été achevé il y a 2 ans !
De fil en aiguille, on s'est retrouvés avec ces 4 morceaux-là. Et puis, une fois que les compos étaient faites, puis les premières maquettes, le passage en studio, la réalisation du mixage et mastering... On les avait entendu tellement de fois... Certains avaient déjà été joués en live, dont un qu'on joue depuis super longtemps mais qu'on a restructuré... On n'arrivait pas à avoir du recul. Même aujourd'hui on a encore du mal à le réécouter, et je pense qu'il nous faudra encore du temps.
Mais en tout cas c'est super encourageant, déjà que les gens aiment, mais aussi d'avoir des retours détaillés qui nous disent ce qu'ils ont apprécié ou non, ça nous permet de reprendre du recul, et de se refaire une sorte d'avis extérieur de toutes pièces après coup. Ça nous redonne un peu de goût pour ce qu'on a écrit et c'est cool.

BRUIT ≤ - The Machine is burning and now everyone knows it could happen again - bruit-bandcamp.png

S : En plus je me souviens que sur d'autres interviews vous disiez avoir mis du temps à trouver votre son, on peut d'ailleurs voir sur votre chaîne Youtube qu'il y a des balbutiements très différents. Avec l'album vous avez synthétisé et affiné la son de l'EP. Enrichi de ces retours, l’objectif serait d'encore plus l'affiner ou au contraire de n'avoir aucune règle ?

T : On a pas spécialement envie de s'imposer des règles et de se dire « Bon ça a plu à tel profil donc on va essayer de l’élargir en ajoutant du chant ou quoi », on a pas cette optique-là. On a envie de continuer à notre façon. Mais je pense que tu as raison, on a l'impression qu'on a réussi à prendre Bloom, The Fall et les rendre un peu plus automatiques. On a passé moins de temps dessus, à rechercher un son car on avait une première pierre à l'édifice.
On a donc gagné du temps sur la compo par rapport à l'EP et on voudrait creuser encore parce que j'ai l'impression qu'on l'a fait une fois, trouvé notre son, mais que ce n'est pas encore garanti. J'écoute parfois l'album en me disant que certains passages sont des heureux accidents, des plans où je n'ai pas l'impression qu'on pourrait le refaire, ou fait assez nos preuves. Personnellement je ne peux pas affirmer « on a fait un album comme ça, je sais qu'on peut le refaire ». J'ai envie que l'on continue de creuser. Si on arrive à faire mieux, dans le sens où on arrive à approfondir encore ce son qu'on a trouvé, ce sera très bien. C'est déjà pas mal de boulot, ça sera l'objectif du prochain disque.

Personnellement je ne peux pas affirmer « on a fait un album comme ça, je sais qu'on peut le refaire »

S : On sent que vous êtes des artistes complets, touche-à-tout, et que Bruit ≤ se trouve comme la conjoncture de vos écoutes, d'années d'apprentissages d'instruments ou de techniques comme les tape loops... C'était un rêve de longue date un projet comme Bruit ≤ ou c'est arrivé par hasard au bon moment ?
T : Non, c'est vraiment quelque chose qu'on voulait depuis très longtemps. En fait cela va faire 9 ans que l'on joue ensemble avec Clément je pense. Dès qu'on s'est connus, sans même vouloir faire nécessairement les mêmes choses, on parlait et échangeait beaucoup d'avis sur la musique. On a ensuite tourné dans différents projets ensemble, en ayant toujours eu l'envie de faire ça à coté. Alors à l'époque cela ne s’appelait pas Bruit ≤, on ne savait même pas trop quel style on voulait faire. On avait la sensation de vouloir jouer des choses en commun, on était par exemple tous les deux fans de groupes comme Godspeed You! Black Emperor.
Mais en même temps, ce qu'on appelle le post-rock depuis les années 2010 tourne pas mal en rond. On ne voulait pas lancer un truc tant qu'on n'était pas sûr que cela en valait la peine. Et justement, quand tu parlais de nos premières vidéos, on jouait ce qu'on aimait écouter avec une sorte de zapping, avec la partie math rock, la partie noise... Mais on n'a jamais sorti ça officiellement sur un label ou sur disque car on n'y trouvait pas de la valeur.

À ce stade, la musique n'était pas assez personnelle

A l'époque de ces vidéos, cela faisait 3-4 ans qu'on parlait de faire un projet comme ça. On a fait au début pleins de tests avec des personnes de la scène Toulousaine, le line-up a changé beaucoup de fois. Le groupe commençait enfin à s’appeler Bruit ≤ et réunissait tout ce qu'on aimait, tout en faisant une sorte de mix, cela nous a permis de faire nos premiers pas sur la scène Toulousaine.
Puis on s'est posé en se disant qu'on était content de se défouler en live, mais que ce n'était pas encore une identité sonore propre à un projet qui mérite d'exister comme groupe, car cela demande énormément d'énergie et de temps à défendre et développer, et à ce stade, la musique n'était pas assez personnelle. Du coup, pendant 6 mois on s'est posé et on a surtout discuté de ce que l'on voulait faire, trouver ce quelque chose dans cette esthétique de musique instrumentale avec tous les genres qu'on aime dedans, et qui ne sonne pas comme du réchauffé des groupes qu'on aime.


Je ne sais pas si on a atteint cela avec l'album, mais personnellement je trouve qu'on à réussi a enfin mixer les choses qu'on aime bien sans avoir un effet de zapping tout collé, et qu'on se retrouve dedans : les influences classiques de Clément, beaucoup d'ambient qu'on adore, tous nos styles en commun... En tout cas je pense qu'on a commencé à bien réussir à les mélanger et je te disais tout à l'heure que ce serait bien d'encore plus affiner ça.
Perso un de mes objectifs que j'aimerais atteindre par la suite, ça serait de ne plus avoir des morceaux séparés entre ceux avec un grand mur de son et ceux plus rapides rythmiquement... j'aimerais réussir à faire des morceaux ou les deux aspects coexistent, et ça va être un sacré casse-tête je pense.

BRUIT ≤ - MONOLITH - bruit-post-photo.png

S : Tu as évoqué tout à l'heure le long travail que vous abattez pour créer vos morceaux, et vous avez déjà parlé dans plusieurs interviews de votre processus créatif qui se passe en studio, avec un objectif à atteindre, tu peux revenir un petit peu dessus ?
T : Au début, à l'époque des vidéos, on faisait énormément de jams, en essayant de garder les riffs qui nous plaisaient et de construire autour. Au moment où on a voulu une musique plus personnelle, on a décidé d'arrêter cela, car c'est beaucoup trop frustrant d'avoir une idée en tête mais ne pas réussir à la sortir sur l'instant de la jam. On atteint beaucoup mieux nos objectifs en se posant, en réfléchissant et discutant. Clément a créé son propre studio et il est capable, pendant qu'on discute, de mettre les idées directement à plat sur un logiciel. Donc on se retrouve avec un objectif, comme « entamer un nouveau morceau », et ensuite qu'est ce que l'on recherche comme intensité. C'est la première chose que l'on se dit : est-ce qu'on veut un truc super massif, qui recherche plutôt des sonorités esthétiques ou alors viser de la folk, de l'ambient ? Est ce qu'on veut un morceau qui se démarre rapidement, ou qui prend son temps ? On se base là-dessus et jamais sur une mélodie ou un riff. C'est vraiment une intention, ça pourrait même être un truc qu'on pourrait dessiner sur un tableau comme une courbe d'intensité.
Donc on décide de l'objectif, puis ça va partir d'une ligne de basse ou n'importe quoi... mais c'est pas un truc qu'on trouve en jouant en général. Cela arrive qu'on trouve quelque chose qui nous plaît, que quelqu'un amène, qu'on essaye de construire autour, mais la plupart du temps on finit par le jeter. Et même avec notre manière de composer actuelle on se retrouve au final à devoir jeter assez souvent.

S : Tu parlais du fait que Clément a ce rôle de technicien en plus de ses compétences musicales, mais en plus vous êtes divisés en deux équipes dans le groupe : deux autodidactes, et deux musiciens de formation classique. Comment faites-vous cohabiter ces deux approches en studio, entre le coté instinctif et celui plus réfléchi ? Est-ce que cela se fait naturellement, que des rôles se définissent ou c'est plutôt dans la discussion ?
T : C'est intéressant que tu parles de ça car je sais que c'est un débat chez beaucoup de musiciens, la place de l'instinct et celui de la méthode et de la technique. Là-dessus Clément et moi sommes totalement opposés. On a aussi notre batteur Julien qui est complètement autodidacte comme moi, et Luc notre violoncelliste qui vient du conservatoire. Je crois qu'ils ont du se connaître là-bas avec Clément.

Je crois beaucoup à l'alliance entre les musiciens autodidactes et ceux très théoriques

Chacun trouve son rôle, on s'apporte vraiment beaucoup à mon sens. Moi en tant qu'autodidacte j'ai tendance à manquer de rigueur, mais cela peut aussi être une qualité car c'est ce qui va faire que tu vas être focus sur le fait d'être créatif, et que tu vas faire une erreur qui peut se retrouver être une bonne idée. Je pense que c'est super complémentaire, je crois beaucoup à l'alliance entre les musiciens autodidactes et ceux très théoriques ! Pour nous ça marche bien comme ça, et je ne saurais pas citer d'autres formations avec des mélanges comme le notre, mais je pense que c'est un bon juste milieu si tu veux quelque chose d'un peu pointu et que tout le monde y trouve son compte.
On sait aussi qu'il y a des musiciens très érudits avec de longues formations derrière eux qui ont des problèmes de créativité, donc le mix des deux peut très bien marcher, à moins d'être des monstres qui savent tout faire, et je sais qu'il y a des gens qui peuvent tout faire tout seul. En tout cas pour Bruit ≤ cela marche bien comme ça et on s'apporte tous énormément.

S : Il y a un terme qui revient souvent pour qualifier votre musique, c'est le coté cinématique. Vous avez déjà cité par exemple que Renaissance avait comme but d'être un morceau « Sans électricité », je suppose qu'Amazing Old Tree avait le cahier des charges opposé ? L'un très organique et l'autre très synthétique ?
T : Et bien justement, Amazing Old Tree ça n'a pas l'air comme ça, mais c'est quasiment que de l'analogique et c'est au final très très organique. Mais c'est vrai que l'ambiance y est très froide, du fait que ce soit beaucoup de synthé et que l'harmonie est pas super joyeuse non plus. Contrairement à Renaissance avec des passages de cordes, de clarinette, de pleins de choses comme ça, ça parait complètement opposé alors que pas tant que ça. Par contre le thème abordé y est complètement opposé.
C'est drôle car Amazing Old Tree est pour l'instant le seul morceau qui a été composé en une demi-journée, alors que le reste prend des mois. C'est en grosse partie dû à Clément qui s'est mis à jammer sur pleins de synthés à la fois. C'est allé très vite.

S : Un autre objectif que je n'avais pas du tout vu venir, c'est qu'Industry se voulait comme une parodie de la musique trap ? (cf Reddit)
T : Oui je crois que c'est Clément qui a dit ça. Disons que l'espèce d'entrée avec un sub, un gros kick, et une partie batterie qui rattrape... C'est un passage qui semble passer sur de la trap alors que pas du tout. Ça n'a rien à voir avec du rap, c'est en fait dans la prod que cela en reprend des codes pour les détourner. C'est en ça qu'il a dit que c'était une parodie.


Ce morceau-là, je te disais qu'on se pose en se demandant ce que l'on veut faire et de partir d'un élément en particulier, et bien pour lui on est parti de cet élément trap avec un kick et un sub. À cette période je cachetonnais à l'orchestre du capitole de Toulouse et j'avais passé une ou deux semaines à bosser pas mal, à partir en déplacement avec l'orchestre etc. À notre retour, on déchargeait tous les instruments classiques dans le local, et dans cette salle il y avait une prod extérieure avec un concert en préparation de musique actuelle, donc les enceintes marchaient avec l'ingé son qui faisait ses tests avec des énormes subs dans toute la salle. Moi ça faisait deux semaines que j'entendais que de la musique acoustique, ça m'a fait super plaisir, en plus de me rappeler les festoches avec les subs que tu entends au loin, ça m'avait manqué ! Je me suis dis que j'aimerais dans Bruit ≤ avoir un moment comme ça et qu'on en profite à fond. Quand on s'est retrouvé avec Clément pour bosser, je lui ai proposé l'idée en lui disant qu'on devrait partir de là pour voir.


Ce morceau a vraiment mis du temps car on est vraiment parti de cette idée de faire de la trap, tout en étant convaincu qu'une bonne partie des outils techniques pour en faire aujourd'hui sont à la mode et risquent de mal vieillir, alors que ce n'était pas le but du morceau. Donc on a eu des parties de charley qu'on a souvent retouchées en doutant beaucoup dessus. Clément a beaucoup retravaillé en production ces sons là en essayant de faire une compo qui ressemble à de la trap mais des sons qui n'en sont pas vraiment. Il fallait que cela marche avec les instruments organiques qu'on a mis aussi... Un vrai casse-tête !

S : Ce qui découle de mes deux dernières questions, c'est que vous avez cette approche de cahier des charges, avec une image à transmettre, qui donne quelque chose de très spécifique, mais comment emboîtez-vous tout cela aussi fluidement au sein d'un album comme The Machine Is Burning ? Comment passez-vous de ces expériences uniques à un corps de travail qui semble si uni et cohérent ? Est-ce que c'est difficile de faire cette transition entre les deux ?
T : Ouais, c'est ça qui nous prend le plus de temps, car c'est un vrai casse-tête à chaque fois. Ce que j'aimerais justement, c'est qu'a l'avenir, à force de bosser et de composer des morceaux de cette façon, cela devienne de plus en plus fluide. Mais je te disais il y a des choses, c'est un peu des accidents qui sont bien tombés. À l'inverse, il y en a sur lesquelles on a passé beaucoup de temps mais qu'on n'a pas gardés et je ne sais même pas ce que sont devenus les morceaux car on n'a pas gardé les fichiers.
Après, on a quand même des objectifs assez clairs et nets qu'on vise très souvent qui font partie de l'identité de Bruit ≤, comme par exemple essayer de faire un mur de son comme dans The Fall ou The Machine Is Burning et de finir sur ça. On a toujours adoré ce challenge d'essayer de faire le mur de son le plus fat possible, c'est à dire en terme d'acoustique de faire quelque chose de très massif. C'est très technique parce qu'il y a une petite part de composition, par exemple pour rendre le truc plus lourd à la fin, on a tendance à changer de tonalité, il y a des petites astuces harmoniques... Mais c'est beaucoup de technique et de travail de mix. C'est vraiment un challenge de se dire « est ce qu'on va réussir à faire une montée avec des paliers plus fat que sur le disque d'avant ? », on met toutes nos idées et compétences techniques là dedans, et je sais que le prochain album on va se redonner le même objectif. Est-ce qu'on arrivera à faire plus massif que la fin de The Machine Is Burning, je ne sais pas, mais ça sera notre but.

On a toujours adoré ce challenge d'essayer de faire le mur de son le plus fat possible

Au début de Bruit ≤, quand on enregistrait rien et s'amusait juste en studio, le but c'était ça. À l'époque on jouait avec un bassiste qui avait un Moog Taurus ainsi qu'une basse 5 cordes, il utilisait les deux pour avoir un gain énorme. On a toujours cette envie d'espèce de labo où on essayait juste de faire toutes les choses qu'on peut pas faire dans un projet normal, où il y aurait par exemple un chanteur à qui tu boufferais toute la place avec l'instru... Là on peut ! Donc on essaye de pousser ça au maximum, c'est clairement quelque chose qu'on se fixe. Et quand tu cherches une tournure d'accord pour faire ce truc là, tu as rapidement autour un morceau à construire. Ça c'est un de nos objectifs de base, après pour ce qui est de mixer nos influences, en fonction de la grille qu'on a, on se dira « là il y a telle ou telle chose qui irait bien » donc soit on va aller du coté des arrangements de cordes de Clément, soit ce que l'on peut faire nous, car dans le groupe on a aussi un violon et un violoncelle qui peuvent faire des choses sympa en terme d'arrangements. Il y a toute notre culture rock qui va aussi derrière, et on aime beaucoup l'ambient et la musique acoustique. Et ça vient comme ça. Pour Renaissance, je ne sais pas à quel moment on s'est dit que là ça serait bien de mettre de la guitare, du ukulele et du banjo en même temps, en fonction de la tournure d'accord on a du se dire que ça tournait bien. Il en est de même avec toutes nos influences ambient, Clément a pas mal de synthés et on a beaucoup d'artistes ambient en commun qu'on aime beaucoup. Pour le coup, Amazing Old Tree c'est vraiment parti de l'envie de faire une plage longue, entièrement dédiée à l'ambient. Au moment de sortir l'EP sur Elusive Sound on avait 22 minutes de musique, on pouvait pas rajouter 10 minutes d'ambient, ça allait faire un peu forcé. On l'a gardé pour plus tard, presque tel quel, sur un album de 40 minutes on pouvait se le permettre. Ça fait partie des choses qu'on a pas envie d'arrêter pour le prochain album, si on veut faire 10 minutes d'ambient on le fera je pense, car il y a des possibilités infinie et tellement de compos à faire dans ce style !

S : On a beaucoup parlé de la création musicale, j'ai envie d'aborder la création visuelle à travers vos deux clips. Je trouve qu'on retrouve un jeu où il y a toujours un plan qui révèle des musiciens des minutes après que vous jouez, ou l'inverse, à vous introduire après tout un plan séquence... J'ai l'impression que votre objectif c'est de jouer énormément sur la surprise du spectateur, comme si vous vouliez décontenancer et cherchiez à montrer tout ce que vous avez dans le ventre en tant que projet pour accrocher le public.
T : Ouais tu as bien vu le truc. Sur la vidéo de The Fall sur l'EP, on avait cette idée de montrer un groupe qui joue et d'un coup tu te tournes et tu vois l'orchestre de chambre qui est là, c'était l'idée de base.
Pour celui-ci et The Machine Is Burning, on avait cette même logique que sur du long format, pas un clip de 3 minutes, on n'a pas envie de tout montrer d'un coup et qu'après pendant 9 minutes il se passe plus grand chose. Ce sont des événements importants. On essaye de les mettre tout au long de la vidéo et de rajouter des choses pour l'attention.
Pour The Machine Is Burning par exemple on avait le lieu, on s'est dit qu'il faudrait pas montrer tout l'espace d'un coup, dévoiler petit à petit et tenir en haleine. C'est un gros travail de montage qu'Arnaud Payen, un ami à nous, a fait. Un travail faramineux ! Ça joue beaucoup car c'est compliqué de faire des vidéos de 10,12, 15 minutes et qu'on ait pas envie de zapper.

S : Il faut que ça matche votre musique et son intensité !
T : Complétement ! Moi le premier si j'adore une compo de 15min, j'ai aucun problème pour l'écouter, par contre rester devant l'écran durant 15min, il doit se passer quelque chose en plus.

S : Quand vous avez ce projet de faire une vidéo, est-ce que vous êtes dans le contrôle, vous savez exactement ce que vous voulez et en discutez énormément, ou vous avez des personnes à qui vous arrivez à donner carte blanche et vous vous concentrez sur la performance ?
T : Non on décide vraiment tout, on imagine et écrit le truc avant.
Ce que l'on voulait n'était pas fait d'avance, la dernière dans l'église c'était compliqué, déjà faire une session avec un orgue c'était complexe, et en plus briser un lieu qui n'est pas fait pour ce n'est pas évident. Pour la vidéo de The Fall, il y a deux ans, on était en studio, donc c'était assez simple, tout était sur place. Là c'était une organisation de dingue, une journée qui nous a beaucoup usé, mais on a été super content de le faire. En amont c'était une grosse organisation, on a loué pas mal de matos, c'était hyper compliqué d'avoir tout le monde sur place parce que là il y a 5 musiciens classiques, nous, et derrière une équipe vidéo/lumière, une photographe, une équipe son, une régie amenée exprès pour l'occasion et faire la prise, ainsi qu'un régisseur pour organiser tout cela. Il fallait que tout ce monde là soit disponible le même jour, c'était ultra compliqué. Les musiciens classiques continuent de tourner même avec le confinement car à l'orchestre du capitole ils faisaient des concerts en ligne. Je pense qu'à un moment c'était une orga vraiment débile qui nous a dépassé, on a voulu tenter et là les planètes se sont alignées ! Mais il y avait peu de chance que cela aboutisse, on a eu énormément de chance. C'était du boulot mais ça valait le coup, on est très content du résultat, très content du montage qui est assez dingue.

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Pour le coup, c'est parti d'une idée toute bête avec Clément où un jour en se retrouvant pour bosser, il venait juste de choper une banque de son d'un orgue dans une église connue et on s'est amusé avec ça. C'est cette après-midi là qu'on a fait tout le squelette de The Machine Is Burning. À l'époque c'était un orgue avec une batterie programmée avec une guitare/basse à l'ordi vite fait. Évidemment l'orgue on ne pensait pas l'enregistrer un jour, on l'a donc remplacé par un arrangement de corde qui est sur l'album. Quelques temps après, on a entendu parlé de cette église au cœur de Toulouse dont on n'avait jamais eu connaissance. Elle a été désacralisée donc c'est la mairie qui gère ça avec des associations sur place, dont Toulouse Les Orgues, qui nous ont accueillis là bas et mis en contact avec un organiste.
Après qu'on ait vu ce lieu, on a regardé l'orgue, c'est un Cavaillé-Coll, celui qui a fait l'orgue de Notre Dame de Paris, c'est le stradivarius de l'orgue. On a vu ça on s'est dit qu'il y avait un truc à tenter. On a pu avoir accès à l'église grâce à un ami qui connaissait la bonne personne... Donc voilà, c'était tout une organisation qui nous a pris 3 mois pour que le jour J on soit à fond. En plus comme ça a reconfiné la veille, c'est le jour d'avant qu'on a su qu'on allait avoir l'autorisation de le faire. On a eu beaucoup de chance, c'était pas gagné franchement !

S : On sent que vous avez beaucoup d'ambition et que vous aimez vous challenger dans Bruit ≤. Dans le cas où vous n'auriez aucune limite imposée, ce serait quoi votre envie la plus folle en terme de studio et de live ?
T : Franchement, déjà enregistrer de l'orgue et filmer dans une église en live, pour nous c’était un peu énorme. Je ne sais pas ce qu'on peut trouver de plus dingue à faire pour le prochain album mais on espère trouver, car on aime se challenger comme tu dis. Rien que le lieu a mis la barre très très haut ! Mais oui, on espère trouver un lieu plus dingue, avec peut être un autre instrument spécial à faire venir. Après des instruments spéciaux y'en a un paquet qui nous intéresse, comme les ondes Marternot, il y a plein de choses qui nous feraient triper de composer avec ! On a pas encore d'idée précise en tout cas ça c'est sûr.
Niveau studio donc, pas vraiment, car on a déjà beaucoup d’arrangements de cordes, sur l'album on a vibraphone, clarinette... On s'est déjà bien fait plaisir... Un truc qui me plairait vraiment à l'avenir ce serait d'enregistrer live avec un orchestre, ça serait un truc de dingue !

Avec l'orgue, je pense qu'on a touché à un truc ultime déjà !

S : Et de réussir à mettre un orchestre sur scène aussi ?
T : Ouais ça serait un autre délire ! Mais Mono l'a fait un peu dans ce style là. Faire ça une fois pour l'expérience ça serait cool. Après tu vois, avoir quelques musiciens classique sur un morceau c'est du boulot, alors monter tout un live avec un orchestre, ça serait vraiment un taff de dingue...
À part ça je ne sais pas. Sur cet album déjà, on a vraiment tenté toutes les idées qu'on avait et on a essayé de tout réaliser.
De toute façon, quand on va se mettre à composer, on va réfléchir à quelle est l'idée la plus débile qu'on pourrait viser et on va chercher, mais franchement, avec l'orgue, je pense qu'on a touché à un truc ultime déjà !

S : Pour rester sur les live, vous avez fait une release party avec un live stream. Quand vous faites un concert comme ça, sans public, hormis les techniciens, qu'est ce qui est différent d'avec un vrai public ? Avez-vous le même stress, les mêmes enjeux ? Ou avez-vous une sensation de répétition ?
T : C'est un espèce de mix des deux je dirais. Il y a un coté répétition car tu n'as pas le public devant toi et le public t'envoie vraiment beaucoup d'énergie, et il y a un coté stressant avec le fait que ça soit en direct. Non seulement c'est dans l'instant présent autant qu'un vrai live, mais en plus, internet n'oublie jamais ! Tu as l'impression de ne pas avoir le droit à l'erreur. Dans un live normal, c'est bizarre, quand tu fais un pain, t'as l'impression qu'il disparaît instantanément, car la musique se déroule, tu passes à autre chose, les gens n'écoutent plus ce que tu as fait il y a deux minutes, mais ce qui se passe, donc ce n'est pas la même pression.
On est allé récemment en Belgique au Dunk!Festival, qu'on rêvait de faire depuis longtemps, on a filmé en studio puisque le festival s'est fait en streaming, et le lendemain on a fait un concert à Liège devant un vrai public. On a donc fait les deux, et à Liège je me suis rendu compte à quel point ça m'avait manqué de jouer devant des gens, à quel point la sensation est différente, et qu'on ne met pas la même énergie. Je préfère largement les concerts devant un public ! C'était une très belle place dans la vieille ville, il devait y avoir 300-350 personnes de vu, c'était plein, j'avais l'impression de revenir un an en arrière ou l'on pouvait faire ce genre de choses encore !

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S : On parlait de lives, vous avez invité sur album énormément de personnes, pour des instruments classiques. Est ce que vous voyez Bruit ≤ comme un projet très fermé à Clément, Julien, Luc et toi, ou plutôt comme quelque chose de protéiforme et collaboratif ? Est ce qu'on pourrait avoir en live des line-up plus fluctuants pour avoir d'autres instruments, ou faire honneur à des morceaux que vous ne pourriez pas jouer juste à quatre ?
T : On ne décide pas la chose avec le live en tête. En studio on ne veut pas se restreindre et se dire « ça on ne le fait pas car on ne pourra pas le faire en live », donc on fait ce qu'on veut. Si on ne peut pas le réaliser, on ne le joue pas. C'est le cas de Renaissance par exemple car il faudrait avoir la moitié des instruments en samples, ce qui serait moche, ou alors avoir je ne sais pas combien d'instruments en plus. Donc on ne va juste pas le jouer, mais on préfère ça plutôt qu'il ne soit pas sur l'album car on l'aime beaucoup, mais pour ne pas le massacrer on ne va pas le jouer.


On tient à cette formule de quatuor, et on a beau beaucoup penser le projet avec Clément, ça reste quand même un groupe. Notre batteur est arrivé là pour l'album et a beaucoup apporté, ajouté sa patte et remanié plein de choses. Pareil avec Luc au violoncelle qui nous apporte un truc énorme en live aussi. On a beaucoup la main dessus avec Clément mais ce n'est pas non plus un duo !
Sur scène, ça marche comme ça, en quatuor. Alors c'est vrai qu'il y a des morceaux qu'on ne peut pas jouer, que sur certains on a des samples, mais on va sampler une chose qui n'a pas d'importance visuellement comme un synthé ou un sub. On s'est aussi toujours dit qu'on ne voulait pas de clavier sur scène, car visuellement on ne trouve pas cela très esthétique entre la place que ça prend et la façon de bouger. Donc ça ou des cordes on a pas de problème à les mettre en sample, mais un riff de guitare par exemple, on ne le fera jamais. S'il y a plusieurs guitares dans un morceau, soit on ne le joue pas soit on verra. On tient à cette formule quatuor, mais en même temps à ne pas se restreindre sur album parce que c'est une musique très cinématographique, donc si tu commences à être contraint par la formule rock tu rates beaucoup d'opportunités de ramener des influences.

S : Donc vous ne vous voyez pas partir par exemple avec une section cuivre sur une petite tournée pour apporter un peu plus de cordes ?
T : Ah ça évidemment on ne serait pas contre, ou comme je te disais un live un orchestre aussi. Jouer The Machine Is Burning avec les cors et les trombones en live on adorerait ! En live ils sont dans le sample, mais ça c'est une question de moyens. Le jour ou l'on peut, on n’hésitera pas !

S : Merci énormément pour ce moment, ce fut un énorme plaisir !
T : Merci à toi !

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