Au milieu d'albums anodins se trouvent parfois des chansons à la qualité indéniable, trésors sous-marins dont les oreilles attentionnées entendent l'appel. En d'autres occasions, ces perles sont des singles perdus au fond de l'immense océan musical, lâchées discrètement par des artistes inconnus du grand public. Tout comme nos Passages surlignent des instants impactant d'un titre, cette chronique veut faire remonter à la surface ces morceaux à côté desquels on serait passé. Et nous savons que la Prise du jour sera bonne.
Gary Moore était un formidable guitariste, versatile, talentueux et inventif. De ses débuts jusqu’à ses derniers jours, il a créé avec une patte bien à lui. Même quand il a fait des reprises, ce fut à sa manière. Il n’y a qu’à écouter ses covers de titres blues : ce sont plutôt des adaptations, qui, tout en gardant l’esprit des originaux, en sont très différentes. Et pourtant en 1989, avant son tournant blues rock, il a plagié. Sans que ça ne dérange les usurpés.
Au milieu de son album After The War, à la fin de sa première face, se trouve Led Clones. Quand, on ne connaît pas encore très bien la scène rock, comme moi lorsque je l'ai découvert, le nom peut dérouter. Led ? Du plomb dans la langue de Freddie Mercury, mais mal écrit ? Et par extension, une armée de clones métalliques ? En réalité, je l’ai appris plus tard, le mot fait bien évidemment référence à Led Zeppelin, groupe que j’espère ne pas avoir à vous présenter. Mais il ne fait pas référence aux “emprunts” de Jimmy Page.
Trêve de détours, dévoilons le pot aux roses : dans ce titre, le guitariste Irlandais proteste contre les pâles copies de Led Zeppelin (bien avant Greta Van Fleet), en plagiant assez visiblement le célèbre Kashmir. En invité de prestige, on y trouve un Ozzy Osbourne en forme, qui allait bientôt offrir No More Tears au monde. Se plaindre de copies d’un artiste en pillant un de ses morceaux les plus connus est paradoxal, admettons-le. Alors un peu de contexte va être nécessaire.
1988. Un groupe américano-allemand, Kingdom Come, sort son 1er album, éponyme, qui n’est pas mauvais selon les critiques. Cependant, il traîne depuis sa sortie une mauvaise réputation, qui n’est hélas pas usurpée : le groupe a repris les gimmicks et styles de Led Zeppelin. Ce n’est pas inhabituel pour les groupes les plus influents, allez donc demander aux groupes de doom ou de stoner s’ils ont emprunté à Black Sabbath. Sauf qu’aux yeux de beaucoup, Kingdom Come a plus qu’abusé avec ses inspirations. Un méfait que Gary Moore n’a pas vu du meilleur œil.
Vient donc Led Clones. En ayant le contexte, la filiation avec Kashmir est évidente. Après un riff d’intro typique de Gary Moore, les cordes sur les couplets repompent allègrement le riff principal du titre de Led Zep. Le pont du morceau s’inspire totalement de l’interlude de son parent, le guitariste parodiant même les “ouh” de Plant, quoique moins sensuels que sur l’original. Le solo quant à lui rappelle le jeu de Page sans équivoque. Les paroles, elles, expriment clairement ce que Gary Moore dénonce :
You've stolen from the houses of the holy
You've rolled into the kingdom of the snake
Mais en réalité Led Clones n’est pas un plagiat, c’est plutôt une satire à mi-chemin entre la parodie et l’hommage à l'œuvre des Britanniques. Au-delà des similitudes évoquées auparavant, Gary Moore a placé une section à la guitare sèche ou clean assez amusante et décalée par rapport au reste du titre. On peut également parler des ultimes secondes de la chanson, où les cordes jouent deux notes désamorçant tout son sérieux.
Car il faut l’avouer, Led Clones est traversé par une sensation de malaise, comme si les choses n’étaient pas à leur place. On pense notamment à l’orchestre pendant l’outro, donnant presque l’impression que Gary Moore n’aime pas spécialement être là ou qu’il aurait aimé ne pas avoir à faire ça. Au mieux, qu’il n’a pas fait ça de bon cœur.
Un peu à part dans la discographie de Gary Moore, Led Clones est un titre qui, même s’il n’accèdera jamais au statut de celui qu’il imite, est intéressant par son histoire et tout ce qu’il dit. S’il n’est pas exceptionnel comparé à d’autres titres du rocker Irlandais, ce morceau s’avère être de très bonne facture, donnant dans le même temps le plaisir de chercher et découvrir toutes les idées qu’il a copiées et réutilisées à sa façon. Ici, combattre le mal par le mal fait du bien.
Gary Moore
"After The War"
- Date de sortie : 25/01/1989
- Label : Virgin
- Genres : Hard Rock, Rock
- Origine : Irlande Du Nord
- Site : http://gary-moore.com/


